Quand une passion s’éteint, c’est une partie de l’humanité qui disparaît

Quand une passion s’éteint, c’est une partie de l’humanité qui disparaît

Une passion n’est pas seulement un goût. C’est un savoir qui vit dans des mains, des mots et des liens. Que devient-il quand plus personne ne le reprend ?

Un savoir qui ne tient pas dans un livre

Pensez à un geste que vous avez appris en regardant quelqu’un le faire : la façon de tenir un outil, de lire le ciel avant une sortie en forêt, de reconnaître au toucher qu’une pâte est prête. On pourrait l’écrire, le filmer, le décrire en détail. Il manquerait pourtant quelque chose.

Michael Polanyi a donné un nom à ce manque. Dans The Tacit Dimension (1966), il soutient que nous savons davantage que ce que nous sommes capables de dire. Une part de nos connaissances est tacite : elle s’acquiert en faisant aux côtés de quelqu’un, bien plus qu’en lisant.

Le Québec reconnaît cette réalité. Sa Loi sur le patrimoine culturel prévoit la désignation d’un patrimoine dit immatériel : des savoir-faire, des connaissances, des techniques et des expressions transmis de génération en génération, sans cesse recréés, et que la communauté reconnaît comme siens. Le gouvernement du Québec précise que ces savoirs passent surtout par l’oralité, l’observation et l’imitation, en grande partie hors de l’école, et cite en exemple les traditions du temps des sucres ou la fabrication d’accordéons diatoniques.

Un savoir qui circule par l’observation a besoin de quelqu’un à observer. Quand la personne qui le porte cesse de pratiquer sans que personne ait appris à ses côtés, ce savoir ne se range pas simplement sur une étagère. Il risque de s’éteindre.

Les langues, là où la perte se mesure

Il faut ici distinguer les choses : une langue autochtone n’est pas une « passion », et son recul ne peut être assimilé à l’abandon d’un loisir ou d’une pratique personnelle. Mais les langues montrent avec une force particulière ce qui arrive lorsqu’une chaîne de transmission est rompue.

Ce qui se perd est habituellement difficile à compter. Les langues font exception, parce qu’on peut dénombrer celles et ceux qui les parlent. Une langue porte des noms de lieux, de plantes et de gestes, mais aussi des façons de découper le monde qu’aucune traduction ne restitue entièrement.

Selon le recensement de 2021 de Statistique Canada, 237 420 personnes autochtones pouvaient soutenir une conversation dans une langue autochtone, soit 4,3 % de moins qu’en 2016. C’est la première baisse depuis le début des données comparables, en 1991. Ces locuteurs représentaient 13,1 % de la population autochtone, contre 15,0 % cinq ans plus tôt. Plus de 70 langues autochtones sont parlées au pays.

Ce recul n’a rien d’un simple désintérêt. Selon Statistique Canada, ces événements sont clairement liés aux « conséquences transgénérationnelles du génocide culturel et des politiques colonialistes discriminatoires, telles que les pensionnats autochtones, qui visaient à anéantir les cultures et les langues autochtones ». Ici, la chaîne de transmission n’a pas cédé d’elle-même : elle a été rompue.

Les mêmes données montrent aussi qu’elle peut se renouer. Au Québec, en 2021, près de 4 enfants des Premières Nations de 14 ans ou moins sur 10 — 39,4 % — pouvaient parler une langue autochtone, contre 13,4 % des membres des Premières Nations de 65 ans et plus. C’est la proportion la plus élevée au Canada chez les enfants des Premières Nations.

À l’échelle du pays, 27,7 % des locuteurs d’une langue autochtone l’avaient appris comme langue seconde, contre 24,8 % en 2016. Cette part croissante est un signe qu’un fil peut être repris même lorsqu’il a été fragilisé.

Des sociétés qui changent de rythme

Pour bien des savoir-faire et des passions, la rupture prend une autre forme, plus silencieuse. Plusieurs transformations s’y superposent.

La démographie. Au Canada, entre 2016 et 2021, le nombre de personnes de 65 ans et plus a augmenté 6 fois plus vite que celui des enfants de 0 à 14 ans ; Statistique Canada parle d’une « vague record de retraites ». Les baby-boomers représentaient encore 24,9 % de la population en 2021. Quand une génération nombreuse quitte le travail, elle emporte une part de l’expérience accumulée, à moins de l’avoir partagée à temps.

L’économie. La Banque de développement du Canada anticipe un grand mouvement de transferts d’entreprises au pays. Derrière chaque entreprise qui change de mains, ou qui ferme faute de repreneur, il peut aussi y avoir des tours de main, une connaissance fine des clients, des matériaux et des façons de faire qui ne figurent dans aucun manuel.

La culture. À l’échelle internationale, un document préparé en 2019 pour l’Instance permanente des Nations Unies sur les questions autochtones relève plusieurs facteurs qui fragilisent la transmission des savoirs traditionnels : des systèmes éducatifs qui ne les valorisent pas, une éducation formelle et des médias sociaux qui prennent la place de la parole des aînés, la migration des jeunes, le décès des aînés et l’urbanisation. Ce constat mondial ne décrit pas à lui seul la situation québécoise, mais il rappelle une évidence : on ne transmet son savoir-faire qu’aux personnes que l’on côtoie.

Pourquoi la relève ne se fait-elle pas

Entre le constat et l’action, les obstacles sont concrets.

Le premier vient de la nature même de ces savoirs. Ce qui est tacite se formalise mal : on peut noter une recette, beaucoup moins le jugement qui permet de l’adapter.

Le deuxième est une affaire de temps et de proximité. Apprendre un geste suppose des heures passées côte à côte, parfois sur plusieurs saisons. Or, les parcours de vie peuvent éloigner les générations, par la distance ou par l’horaire. On peut raisonnablement le supposer, même si aucune donnée québécoise permettant de le mesurer n’a été trouvée dans les sources consultées.

Le troisième concerne la reconnaissance, qui arrive parfois tard. Au Québec, la désignation d’un élément du patrimoine immatériel tient compte notamment de sa fragilité et de sa reconnaissance par la communauté.

À l’échelle fédérale, le Canada n’est pas État partie à la Convention de l’UNESCO de 2003 pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel.

Ce que les rencontres entre générations rendent possible

Si ces savoirs passent par la présence, les rencontres entre générations deviennent un enjeu central. Que sait-on de leurs effets ?

Une revue systématique publiée en 2017 dans Frontiers in Psychology a examiné 50 études sur des programmes intergénérationnels menés entre 2004 et 2015. Ses auteurs concluent que ces programmes favorisent la satisfaction et la qualité de vie des participants, soutiennent la santé et le bien-être des aînés et contribuent, chez les plus jeunes, à la construction de valeurs et d’identité. Ils en soulignent aussi les limites : des échantillons souvent petits, peu de suivis à long terme et des études sans groupe de comparaison. Cette revue ne porte pas spécifiquement sur le Québec.

Les bénéfices sont donc plausibles et documentés, mais leur ampleur reste à préciser. Une lecture s’en dégage néanmoins : ce n’est pas seulement le contenu qui se transmet, c’est aussi la relation qui le porte.

Au fil des années, j’ai eu la chance d’enseigner, d’apprendre auprès de personnes très différentes et de transmettre moi-même des connaissances dans plusieurs contextes. J’en retiens une chose simple : on ne transmet jamais seulement une information.

« En tant qu’artiste et scientifique, j’enseigne à mes étudiants que ce sont des millions de petits concepts et de microdécisions accumulés au fil du temps qui permettent de tendre vers la perfection — tout en sachant, bien sûr, qu’on ne l’atteindra jamais. »

On transmet aussi une façon de regarder un problème, une manière de faire, une exigence, parfois même un enthousiasme. Et parfois, ce qui nous semble devenu une évidence.

C’est probablement ce qui m’interpelle le plus dans la disparition d’un savoir ou d’une passion. Ce n’est pas seulement une technique qui risque de se perdre. C’est aussi une partie de la personne qui la portait — sa manière de comprendre, d’expliquer et de faire — qui ne trouvera peut-être personne pour continuer le chemin.

Garder les savoirs vivants

Il n’existe pas de solution unique. Quelques pistes, appuyées sur ce qui précède, peuvent guider l’action.

  • Documenter sans figer. Consigner un savoir par écrit, en images ou en son n’en remplace pas la pratique, mais en garde la trace. Au Québec, la démarche part de la communauté qui le porte.
  • Apprendre à tout âge. Les personnes qui apprennent une langue autochtone comme langue seconde montrent qu’il est possible de reprendre un fil qui semblait coupé.
  • Créer des occasions de côtoiement. Les programmes intergénérationnels présentent des bénéfices documentés, même si leur ampleur doit continuer d’être évaluée avec rigueur.
  • Préparer la relève avant le départ. Avec les nombreux départs à la retraite et les transferts d’entreprises à venir, un savoir-faire se transmet mieux s’il est partagé pendant qu’il est encore pratiqué.
  • Reconnaître les porteurs de savoir de leur vivant. Demander à quelqu’un de montrer ce qu’il sait, c’est déjà lui dire que ce savoir compte.

Ce qui reste quand une passion s’éteint

Une passion ne disparaît pas nécessairement le jour où l’on cesse de la pratiquer. Elle disparaît véritablement lorsque plus personne ne sait la reprendre.

Entre les deux, il existe souvent un moment où la transmission est encore possible : une conversation, un atelier, un après-midi passé à regarder quelqu’un faire son travail.

Ainsi, lorsque la passion s’éteint, elle emporte avec elle une part de l’humanité. Cette part ne se mesure pas en quantité, mais correspond plutôt à une façon particulière de faire, de nommer et de relier les choses.

Je crois que nous sous-estimons souvent ce que nous savons simplement parce que, pour nous, c’est devenu naturel.

Et vous, quels savoirs uniques portez-vous, que personne d’autre ne connaît tout à fait ?

À qui pourriez-vous les montrer ?

Sources

  • Banque de développement du Canada (2026, 28 janvier). Une vague historique de transferts d’entreprises de 300 milliards $ va transformer l’économie canadienne : étude de BDC [communiqué].
  • Canedo-García, A., García-Sánchez, J.-N. et Pacheco-Sanz, D.-I. (2017). A systematic review of the effectiveness of intergenerational programs. Frontiers in Psychology, 8, 1882. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2017.01882
  • Commission canadienne pour l’UNESCO (2019). Comprendre le patrimoine culturel immatériel [billet].
  • Gouvernement du Québec. Patrimoine immatériel (mise à jour 20 novembre 2023) et Désignation d’un élément du patrimoine (mise à jour 5 août 2026). Québec.ca.
  • Marrie, H. (2019). Emerging trends in the generation, transmission and protection of traditional knowledge. Nations Unies, DESA — Instance permanente sur les questions autochtones.
  • Polanyi, M. (1966). The Tacit Dimension. Garden City (N.Y.) : Doubleday. Réédition : University of Chicago Press, 2009 (avant-propos d’Amartya Sen).
  • Statistique Canada (2022, 27 avril). Portrait générationnel de la population vieillissante du Canada selon le Recensement de 2021 ; Le Quotidien, 27 avril 2022.
  • Statistique Canada (2023, 29 mars). Les langues autochtones au Canada. Recensement de 2021.
  • UNESCO. Patrimoine culturel immatériel — Canada (fiche pays, consultée le 24 septembre 2026).
MIROVEA

Réfléchir – Élever – Transmettre